Cheick Doukouré, cinéaste guinéen : L’Etat doit financer notre cinéma pourqu’il ne soit plus considéré comme cinéma sous développé

article mise à jour : 25 mai 2016
M. Cheick Doukouré, est un cinéaste guinéen vivant à Paris. Né en 1943 à Kankan, Cheick Doukouré est comédien, auteur, réalisateur et producteur de cinéma et de théâtre qui est mondialement connu. Son film ‘’Bako, l’autre rive’’ tourné en 1978 , film qu’il a écrit et dans lequel il joue le rôle de Lamine, l’ami de Bako , l’a fait connaître du public guinéen et africain. Dans ce film, il met l’accent sur l’immigration clandestine. Présent chaque année en Guinée, son pays natal, Cheick Doukouré se bat depuis les années 1970 pour impulser le cinéma guinéen. A l’occasion de sa visite au pays, notre reporter s’est entretenu avec lui sur sa vie, son parcours et les projets qu’il entend réaliser sur le territoire national malgré les difficultés qui freinent l’épanouissement de notre cinéma. Père de plusieurs enfants, ce Guinéen de la diaspora parle de sa vision du cinéma. Avec une impressionnante filmographie forte de plus d’une quarantaine de films, Cheik Doukouré dit sa vérité sur le cinéma guinéen.

Guinée-culture : Vous êtes connus par le public guinéen et étranger comme un simple comédien, réalisateur, cinéaste ou producteur de cinéma. Quand on vient sur la toile peu de choses filtrent sur vous en dehors de votre impressionnante filmographie. Comment peut-on présenter M.Cheick Doukouré à nos lecteurs ?

Cheick Doukouré : Je m’appelle Cheick Doukouré. Je suis né à Kankan, il y a bien longtemps, pendant la colonisation. Je suis issu d’une famille nombreuse et j’ai plusieurs enfants. J’ai fait mes études primaires à Kankan et au début des années 1960, je suis venu à Conakry pour achever mes études secondaires. En 1963, j’ai quitté Conakry pour aller en France. Je suis passé par le Mali, le Sénégal, la Mauritanie , Las Palmas en Espagne et je suis arrivé à Paris en 1964. En ce moment, c’était le circuit qu’empruntaient les candidats africains à l’immigration pour l’Europe. Malheureusement, de nos jours encore, c’est le chemin que prennent beaucoup de nos frères manquant de moyens ou de papiers. Quand je suis arrivé en France en 1964, j’ai fait d’abord mes études de littérature puis je suis allé au conservatoire national d’arts dramatiques où j’ai étudié le théâtre et le cinéma. Ainsi, je suis devenu acteur de théâtre et de cinéma. Ce que je continue encore à être aujourd’hui.
Après je me suis lancé dans le cinéma en tant que réalisateur et auteur. Le premier film que j’ai écrit fut ‘’Bako, l’autre rive’’. Ce film raconte ma vie de la Guinée en France dans les années 1960. En quelque sorte l’histoire de mon départ de Conakry jusqu’à mon arrivée en France sur le chemin de l’immigration. Je dénonce dans ce film l’immigration clandestine qui se pratique malheureusement aujourd’hui à grande échelle. Ce film m’a permis d’être très connu en Guinée dans les années 1970-1980 en tant que cinéaste guinéen vivant en Europe, notamment à Paris. Quand je n’interprétais que des rôles au cinéma et au théâtre, j’étais plutôt connu du public français et européen. Je précise qu’avec ‘’Bako l’autre rive’’ Cheick Doukouré a été connu simplement par le public guinéen comme acteur et non comme homme de culture. Je peux dire aussi que je suis connu en Guinée parce que je suis l’un des rares Guinéens de la diaspora vivant aux Etats-Unis, en Europe ou ailleurs qui revient tous les ans au pays. Depuis 1964, je suis revenu chaque année en Guinée et j’ai toujours séjourné en famille. D’ailleurs, il y a quelques années, peu de Guinéens résidants à l’extérieur pouvaient régulièrement séjourner en Guinée. Mais moi, je suis revenu tout le temps. J’ai mon attache ici et cela m’a permis de connaître mieux les réalités que vit mon pas.

Comment êtes vous venu au cinéma ?

Pendant mon enfance à Kankan, il avait beaucoup de salles de Cinéma. Pendant la colonisation ; il n’y avait presque pas de villes en Guinée où il n’existait de salles de cinéma. La colonisation a favorisé le cinéma. Évidemment je ne fais pas l’éloge de la colonisation. Je sais seulement que le cinéma est un art populaire ; c’est la culture, c’est la distraction. A Kankan, je disais que pendant mon enfance avec la présence de presque 4 salles de cinéma, je pouvais, par soirée, voir 2 à 3 films. Certes, on n’avait pas toujours de l’argent mais on volait parfois la rentrée. Les gestionnaires des salles nous toléraient. Cela m’a influencé. En fait, la colonisation a favorisé le cinéma, qui est un puissant moyen de communication, pour faire comprendre aux populations colonisées sa façon de voir les choses, sa manière de vivre, bref sa culture. C’est un moyen de développement culturel puissant.
Aussi en France, comme aux Amériques, il y a beaucoup de salles de cinéma parce qu’il y a plusieurs types de films. Tout cela m’a influencé. C’est pourquoi, quand je suis arrivé en France, je me suis dit que le Cinéma était un moyen de communication. C’est ce qui m’a incité à faire d’abord la littérature puis le cinéma en tant que comédien que je continue à être et en tant qu’auteur réalisateur, cinéaste et producteur. Producteur, oui ! Car le cinéma coûte très cher. Pour tourner un film, il faut d’importants moyens.

Justement, vous avez tourné beaucoup de films en Guinée en tant que comédien, réalisateur et producteur comme dans Ballon d’or’’, ‘’Blanc d’ébène’’ ou Paris selon Moussa’’. Avez-vous, une fois, bénéficié du support financier ou technique de l’État guinéen ?

J’ai bénéficié, une fois, du support de l’État guinéen. C’est quand je tournais ‘’Blanc d’ébène à Kankan qui a le titre original est Douga. J’ai tourné entièrement ce film dans la région de Kankan en 1992. Ce film parlait des rapports qui existaient entre l’administration coloniale et les territoires colonisés pendant la 1ère et 2ème guerres mondiales. J’ai voulu mettre l’accent sur l’aide de sang et de travail forcé que nous avons apportée à la France pendant qu’elle se battait pour se libérer du nazisme. Ce film a coûté plus d’un million d’euro actuel. Le gouvernement du Président Lansana Conté à l’époque m’avait assisté à hauteur de 10%. Le reste, c’est moi qui l’ai trouvé en Europe. J’ai signé avec le gouvernement guinéen d’alors quelque chose d’inédit. J’ai dit que cet argent là ne m’appartient pas il sera intégralement investi dans le cinéma guinéen à travers ONACIG. Ainsi, l’argent a été géré par mes producteurs français et l’ONACIG au profit des acteurs guinéens. Je n’ai pris aucun centime. L’argent a servi à payer les acteurs, leurs logements, leur restauration et leur entretien. J’ai coordonné, mais je ne suis pas venu faire ce film en Guinée pour me remplir les poches, comme le feraient certains. Je sais que tous ceux qui ont participé au tournage de ce film sont majoritairement Guinéens et ils ont eu son impact financier, social ou promotionnel. J’ai été félicité par les autorités guinéennes et le Président Lansana Conté , m’a lui-même remercié. Il a apprécié ma loyauté vis-à-vis de la Guinée . Il avait compris que je n’ai touché aucun centime des 10% donnés par la Guinée. Imaginez, sur un budget d’un million d’euro actuel, 90% ont été financés par moi. Je n’ai pas besoin des 10%. Mais, je me suis dit, je vaux plus que cet argent : seuls la Guinée et les Guinéens comptent.
J’ai aussi fait ‘’Ballon d’or’’ . Le budget valait au moins 4 fois celui de ‘’Blanc d’ébène’’, c’est-à-dire plus de 4 millions d’euros . Je l’ai tourné ici avec les acteurs guinéens sans un centime de l’État guinéen. Ceux qui ont participé au tournage du film ont été bien payés. Certains acteurs sont encore-là .ils peuvent témoigner. Tout cet argent n’a pas été investi par moi seul. Moi, je suis un producteur, un financier qui cherche l’argent pour faire un travail dans mon pays. Donc, l’argent que je cherche, je le cherche pour les gens avec lesquels je travaille. Un cinéma ce n’est pas seulement les acteurs. C’est un département qui a plusieurs cellules. Il y a aussi les marchands, les menuisiers, l’hôtel, les chauffeurs, les restaurateurs, les transporteurs, les comédiens, même les agriculteurs qui produisent les denrées. Bref, c’est tout un ensemble. Donc, le budget doit pouvoir être utilisé dans la localité, le pays où le film est tourné, il est profitable aux populations environnantes.
Par exemple, quand je faisais en 1992 Blanc d’ébène, il n’y avait presque pas d’hôtel digne du nom à Kankan. L’hôtel Baté était en construction. Pour finaliser les travaux de cet hôtel pour que je puisse le louer, j’avais avancé 50 millions fg au directeur de l’époque, M. Fofana. J’ai logé mes étrangers avec lesquels je suis venu de France. Ils étaient 45 ; il fallait loger et faire restaurer tout ce beau monde. Il y avait plusieurs véhicules qui étaient avec nous et qu’il fallait aussi garer dans l’hôtel. Depuis, cet hôtel a été le cadre de plusieurs activités. On pouvait aller maintenant à Kankan se loger dans un hôtel de standard international. Voici un aspect de l’impact du cinéma dans une localité qui l’a servi de cadre. Mais dans tout cela je n’ai eu aucun appui de la part de mon pays et même pour les autres films
J’ai tourné aussi ‘’Paris selon Moussa’’. Un budget modeste de 1,5 million d’euros qui a été tourné dans plusieurs localités de la Guinée telle qu’à Dalaba, dans Ditinn et autre…Pas un franc de la Guinée. Le cinéma est un art qui coûte très cher. Je comprends que l’État guinéen ne puisse aider ceux qui font le cinéma. Évidemment, vu la faiblesse du budget qu’on donne au Ministère de la culture, le cinéma ne peut être assisté. Comment voulez-vous que le ministère puisse donner 500 cent mille ou cent mille euros pour un film si son budget n’atteint même pas cent mille euros. Je comprends, mais peut aider autrement en logement, véhicule, carburant ou autre. Ce n’est pas seulement l’argent. L’argent n’est pas tout. Malheureusement ici, il y a aussi la corruption. Quand vous demandez à quelqu’un de s’occuper de telle ou telle activité, il vous demande ‘’combien cela me revient’’ même s’il est déjà payé pour ça. Tout cela est absurde.
Je profite de votre micro pour vous raconter ceci. Quand je suis venu tourner ‘’Paris selon Moussa’’. Je suis venu avec le personnel et du matériels de tournage. A la douane, ils m’ont dit ‘’tout matériel de tournage qui vient en Guinée doit être taxé’’ ; j’ai payé presque 80% du prix de ces matériels. Les véhicules que j’ai loués pour le tournage, les douaniers m’ont dit de payer cela aussi, car ces véhicules vont circuler sur le goudron de la Guinée. Une absurdité. Contraint par le temps, j’ai payé. J’ai fait la facture. Cet argent ne va pas dans la caisse de l’État mais dans la poche de quelques personnes. Je ne comprends pas quand nous cinéastes nous venons chez nous c’est pour donner du travail à nos compatriotes, c’est pour servir la population guinéenne. Le cinéma, ce n’est pas seulement les comédiens. Tenez, quand nous partions à la chute de Ditinn pour le tournage, j’ai constaté qu’il y avait une petite rivière, c’était caillouteux, glissant. Elle ne donnait pas un accès facile au site. Dans le budget du film, nous avons estimé qu’il faut faire un pont sur cette rivière. Nous avons fait un pont en madriers sur lequel on traversait pour aller à la chute de Ditinn. Le pont a été ainsi offert à la sous préfecture de Ditinn. C’était en 2003. Cela, c’est quelque chose d’intéressant. Le cinéma c’est aussi cela. Quand les touristes visitent la Chute de Ditinn parce qu’ils l’ont vue dans le film de Cheick Doukouré, ils peuvent bien s’y rendre sans difficulté. Tout cela contribue à l’essor du pays. Et quand on nous taxe à l’aéroport, on se demande comment les gens se comportent ainsi, avec nous qui venons. Cinéaste, moi je devrais être exempté de certaines taxes surtout dans le cadre du cinéma. Quand je leur dit que je viens tourner un film chez moi en Guinée ; ils rétorquent ‘’si vous ne payez pas, vous ne passerez pas. C’est pourquoi en Guinée les films que nous faisons nous les tournons avec des difficultés énormes. Les gens ne comprennent pas, ils n’ont rien à foutre avec la culture, avec le cinéma. Quand ils voient qu’on vient avec un million et demi d‘euros, ils pensent que c’est pour venir les distribuer. Or nous, nous cherchons des bailleurs de fonds pour tourner des films. Un franc dépensé, on doit le justifier aux partenaires qui nous ont donné l’argent. Nous venons chez nous pour travailler, on est soumis aux multiples charges mais aussi aux nombreux déboires qu’on nous fait subir ici et là. Malheureusement ces fonds récupérés ne sont pas versés dans les caisses de l’État. Imaginez, nous sommes venus pour une semaine de tournage, j’ai dépensé comme taxe plus de 80 millions Francs guinéens . Quand je demande à ces douaniers, ‘’c’est au nom de qui ?’’, ils me répondent : ‘’Il n’y a pas de nom, payez seulement’’. Ils m’ont fait travailler jusqu’à minuit. Vous voyez donc la corruption ! Elle est vraiment endémique chez nous. Il faut que l’État nous aide. Moi quand je viens ici, ce n’est pas pour venir construire des villas. Quand vous venez pour faire connaître votre pays, aider vos parents, vos compatriotes, vous avez des gens que cela n’intéresse pas. Ces gens là, n’aident pas la culture. Tout ce qu’ils veulent, c’est remplir leurs poches au détriment du pays. Ce sont tous des voleurs. Ce que nous demandons à l’État au moins qu’il nous exempte de taxe pour le matériel que nous amenons pour le tournage surtout que ce matériel ne reste même pas dans le pays.

Vous êtes cinéastes qu’avez-vous actuellement comme projet cinématographique en Guinée ?

Je crois avoir déjà abordé ce sujet. Sachez que je suis en train de tourner, toujours avec les mêmes problèmes que j’ai déjà soulignés, l’histoire de ‘’Kouroukan Fouga’’, qui traite de la charte qui a pratiquement fondé l’empire mandingue, qui a établi le droit de vivre ensemble dans le Manding ancien entre vainqueurs et vaincus. Cela comme l’avait déclaré Sundiata Keita : ‘’J’ai gagné, vous avez perdu , mettons nous ensemble pour vivre dans la paix’’. Ca, c’est la vraie démocratie. C’est intéressant que les valeurs démocratiques vieilles de plus de 300 ans viennent des peuples africains pendant que les royaumes d’Europe ou les républiques américaines ne savaient que faire. Nous, nous avions déjà cette charte. Aujourd’hui, on parle de démocratie par les votes avec les magouilles que l’on organise pour que les partis politiques tirent leur épingle du jeu. En Guinée ou dans les autres territoires d’Afrique, pourtant, nos ancêtres vivaient ensemble dans la plus traditionnelle des démocraties. Je voulais avec un documentaire parler de la façon dont nos ancêtres vivaient cette démocratie. J’en ai parlé à certains hommes de culture qui sont intéressés par ce projet que j’ai déjà entamé. Le film sera de 90 minutes . J’ai écrit le scénario, je suis loin dans la réalisation.
J’ai un autre projet, un film de fiction qui traite de la liberté. La liberté n’a pas de prix et quand il y a privation de liberté c’est la femme qui paie le plus fort tribut. Les femmes perdent leurs maris, leurs enfants et subissent toutes sortes de sévices. Quand les intégristes viennent, ils les violentent et leur font subir le pire excès. Pour les intégrer, on les massacre, on les viole, on les habille avec des tenues qui leurs privent de leur liberté. Même dans les conflits interethniques comme au Congo, les femmes sont humiliées parce qu’on a peur d’elles et pour pouvoir les dominer il faut leur faire subir toutes sortes d’humiliations. Le film que je fais c’est à la gloire d’une femme qui se bat pour sa liberté, sa sexualité, son émancipation. Une femme qui défie tous les stéréotypes sexuels qu’elle vit dans son quotidien. Dans ce cadre, j’ai pris une femme dans un opéra symphonique de Paris , ‘’Carmen’’. C’est une femme qui revendique sa liberté, sa sexualité, sa façon de vivre. C’est une héroïne. Il y a eu des héroïnes en Guinée, mais on en parle pas pour cause de préjugés, des croyances .On aborde pas ses sujets chez nous. C’est pourquoi, moi en tant que personne profondément laïque et soucieuse du bien être, j’ai voulu faire ce film à la gloire de la femme. C’est un film qui parle aussi de musique. Il touche la musique mandingue, cet ensemble qui allie le griotisme et la musique moderne. Les grands musiciens, les grands griots sont pour la plupart originaires de notre pays. Cette musique est chantée et dansée. Évidemment, j’ai pris aussi la musique occidentale faite par des compositeurs français et guinéens comme le fils de Sory Kandia Kouyaté, Kabinet koyaté Kaabi qui est d’ailleurs un excellent musicien. Je suis en préparation de ce film qui sera aussi entièrement tourné en Guinée.

Quel regard portez-vous sur le cinéma guinéen actuel ?

On veut que le cinéma guinéen existe, mais on ne lui donne pas de moyens. Comment voulez-vous qu’un ministère de la Culture qui n’a pas de budget conséquent puisse aider les cinéastes à réaliser ou à produire un film. Quand on parle de cinéma guinéen, les cinéastes disent, qu’il n’y a pas de moyen. Ça c’est vrai. Le film de la musique qui sera tourné majoritairement par les comédiens guinéens et dans le décor guinéen va coûter 7million et demi d’euros. Si vous voulez que les films guinéens participent aux compétitions internationales de cinéma en Angleterre, France ou aux États-Unis, ou même en Afrique avec par le FESPACO au Burkina Faso, il faut que nous financions notre cinéma ou bien il sera toujours considéré comme un cinéma sous développé. Le cinéma est un art qui coûte cher. Il faut lui donner la possibilité d’exister. Si nous faisons des films au petit budget, ils seront toujours classés dans le rang de petits films africains. Et nous passerons toujours à côté. Moi, mes films ont eu des prix partout dans le monde. Le ballon d’or est le 1er film africain qui a plus d’entrées dans le monde. ‘’Blanc d’ébène’’, ‘’Paris selon Moussa’’ ont aussi eu des prix. ‘’Paris selon moussa’’ a eu le prix des droits de l’homme décerné par l’UNESCO. Ce prix m’a été remis par le Secrétaire général des Nations Unies M. Ban ki Moon à l’UNESCO à Paris.
C’est vrai, s’il n’y a pas de moyens pour financer le cinéma, les films resteront toujours sous développés. Chez nous en Guinée, dès qu’on dit culture, on répond, ’’ ce n’est pas la priorité. Qu’est-ce qui est donc la priorité. Ce sont les engrais qu’on donne aux paysans pour qu’il y ait autosuffisance alimentaire. Ça, ce sont des slogans politiques. Est-ce que l’autosuffisance alimentaire est réellement là. Il y a du riz chez nous, c’est du riz importé. Ce marché est tenu par certaines personnes qui s’enrichissent. C’est vrai, il faut appeler les choses par leur nom. Si on parle de cinéma à ces personnes, elles vous envoient paître parce que justement le cinéma peut dénoncer tout cela. C’est pourquoi, il faut étouffer le cinéma, l’agenouiller. Aujourd’hui beaucoup de jeunes cinéastes sortent de l’institut supérieur des arts de Dubréka, ils veulent apprendre et entreprendre, mais il n’y a pas d’assistance. Quand on parle de cinéma, on commence à égrener les problèmes qui assaillent le pays. On parle ‘’Ebola nous a handicapé." Pourtant depuis que le monde existe, il y a toujours eu des calamités et il y en aura toujours. Malgré toutes ces misères, Il faut s’y faire avec et faire en sorte que l’on avance. Il ne faut pas faire de ces maladies un prétexte pour se disculper de nos responsabilités. Aujourd’hui, les jeunes cinéastes qui se battent n’ont aucun soutien et ils ne peuvent pas participer par exemple au festival d’Ouagadougou. Ce n’est pas du cinéma sous développé qu’on doit présenter là-bas. C’est pourquoi les films présentés à Ouagadougou au nom de la Guinée, ce sont des films de la diaspora guinéenne et qui n’ont obtenu aucun soutien financier de l’État guinéen.
Faisons maintenant en sorte que le cinéma guinéen soit d’abord développé à l’intérieur. Que des cinéastes guinéens soient appuyés pour que notre cinéma soit développé.

Que pensez-vous de l’actuel ministère en charge de la Culture et des Sports.

C’est un département lourd. A mon avis, un pays comme la Guinée, qui a beaucoup de potentialités culturelles et sportives, doit avoir deux départements distincts. La culture et le sport sont deux domaines lourds même pour une personne compétente comme l’actuel ministre. Il pourrait y avoir peut être un ministère d’État appuyé par un secrétariat d’État. Cela peut alléger la charge aux différents gestionnaires qui s’occuperont des missions précises. Pour faire fonctionner ce département, il faut un super budget. Comment voulez-vous qu’un département mal doté puisse faire le travail de deux départements tous importants. Pratiquement, la culture n’a jamais été importante pour les différents gouvernements qui se sont succédé depuis la fin de la Première République. Certes, le régime de Sékou Touré était un régime totalitaire, le cinéma était sous contrôle. Quand vous devrez faire un film, c’est pour le peuple que vous le faites. Mais quand même, le cinéma comme le sport et la musique, tout y était. On, faisait des documentaires pour le besoin de la cause, le cinéma de fiction n’était pas permis car il pourrait critiquer le régime. On pouvait faire des films qui critiquaient la colonisation ou les ennemis du peuple. Contrairement aux autres aspects de la culture, le Président avait compris leur importance et il faisait tout pour qu’ils émergent. Le théâtre, la musique étaient soutenus. Le cinéma était étouffé et la plupart des cinéastes de l’époque ont, plus ou moins longtemps, séjourné en prison parce qu’il ne faut pas avoir de conviction personnelle. Depuis, le cinéma est sous contrôle.
Parlant du département de la Culture et du Sport, j’estime que c’est une erreur politique de loger ces deux domaines dans le même ministère. La culture est un vaste domaine dans lequel il y a du business et des retombées financières importantes. Le sport touche non seulement individuellement les sportifs eux même mais collectivement les populations du pays. Certes, les fédérations ne se font pas d’argent , mais des milliers de guinéens y gagnent en jouant par exemple à Guinée-Games. Le football est devenu du business et une véritable industrie qu’il faut développer. Culture et sport , ce sont deux domaines lourds qu’il faut réussir avec beaucoup de stratégie et de volonté. Les subventions, les taxes et une bonne stratégie organisationnelle pourraient impulser la dynamique de leur développement. Je rappelle que cet adage : Esprit sain dans un corps sain’’ doit être la préoccupation de l’État.

Quels conseils donnez-vous à la jeune génération de cinéastes guinéens qui voudraient aussi vous imiter surtout qu’il n’y a même pas de salles de cinéma ?

Les conseils ne suffisent pas. Il faut l’entretien, les échanges et l’assistance financière et technique pour qu’on progresse.
S’agissant de l’inexistence de salles de cinéma, c’est un cas général pour les pays africains. A un certains moments, le Burkina Faso était parvenu à préserver certaines salles parce qu’avec le FESPACO, qui est organisé chaque 2 ans et qui est devenu son emblème lui fait générer de ressources financières. L’économie se porte bien et les échanges deviennent fructueux, malgré les problèmes qui surgissent maintenant avec l’arrivée des djihadistes qui veulent détruire tout sur leur passage. Le cinéma dans ce pays est confronté à ce problème. Et, il ne faut pas qu’on soit intimidé. Il faut continuer à travailler car ces gens-là sont des fanatiques qui profitent des réunions importantes pour foutre la merde et semer la terreur. Il faut d’avantage de sécurité et de volonté car le FESPACO est le plus important événement cinématographique du continent.
En revenant à la Guinée, les salles de cinéma qui existaient ont été transformées en boutiques, supermarchés ou magasins. Cela est dû au manque d’énergie de la part des autorités pour le septième art et au manque d’électricité qui a tué la production à cause de l’obscurité. Le cinéma c’est sortir, c’est la sécurité, c’est prendre plaisir en groupe, mais à cause de l’obscurité dans laquelle notre pays était plongé depuis des décennies, la fermeture des salles de cinéma a été favorisée .Aussi, il y a une erreur d’appréciation, l’unique salle de cinéma qui existait à Conakry, Le cinéma 8 Novembre a été fermée et à côté une boite de nuit a vu le jour. Le MLS est une boite de nuit qui fonctionne. Pourquoi ne pas rénover le cinéma car beaucoup de personnes y vont pour se distraire. MLS est un véritable business. Il profite aux businessmans qui en tirent profit au détriment de la culture. La culture n’a rien. On peut réhabiliter le lieu et le confier à des personnes sérieuses qui peuvent faire générer des recettes pour la culture. On peut y projeter de bons films et en faire un lieu d’échange. J’ai appris qu’on organise un festival de films de l’environnement. C’est une bonne chose. Un tel festival ne se prépare pas comme ça. Et dans quelles salles ces films seront-ils projetés ? En tout cas, il n’y a pas de salles dignes du nom qui peuvent accueillir le public dans de bonnes conditions. On peut parler du centre culturel franco-guinéen ; cela ne suffit pas. Le Cinéma 8 Novembre peut être rénové et cela doit être à la charge de l’État. Les moyens techniques et les supports ont certes changé, mais on peut maintenant diffuser avec les cartes mémoires. Il faut que la Guinée s’adapte. C’est déplorable surtout pour un citoyen comme moi que la Guinée soit dans cet état. Je me suis battu toute ma vie pour que le cinéma guinéen puisse sortir des sentiers battus. Malheureusement ce n’est pas le cas .Dommage !

Propos recueillis par Lansana Sarr

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